Démographie médicale et accès aux soins en Nouvelle-Aquitaine

Depuis plusieurs décennies, la démographie médicale fait l’objet d’une attention particulière. Les difficultés rencontrées par une partie de la population pour accéder à un médecin sont souvent expliquées par une diminution du nombre de médecins. Pourtant, l’évolution des effectifs médicaux montre une réalité plus nuancée.

Une régulation historique qui pèse encore aujourd’hui

La démographie médicale actuelle résulte en grande partie de décisions prises plusieurs décennies auparavant. A partir de 1971, le numerus clausus limite progressivement le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine, dans un contexte de forte croissance des effectifs étudiants ; entre 1960 et 1966, ceux-ci avaient augmenté de 73%. Le dispositif est ensuite utilisé comme un outil de régulation du nombre de médecins formés. Toujours dans une logique de réduction de l’offre médicale, le dispositif MICA (1990-2000) encourage les départs anticipés à la retraite des médecins libéraux, avec la possibilité de cesser leur activité à partir de 57 ans. Ces politiques produisent des effets avec un décalage de plusieurs années, voire plusieurs décennies, compte-tenu de la durée des études de médicales et de la carrière des professionnels. Elles ont ainsi contribué à façonner la pyramide des âges et les effectifs médicaux que l’on observe aujourd’hui. La situation actuelle ne peut donc pas être comprise sans tenir compte de cette histoire longue, mise en parallèle de celle de l’évolution épidémiologique de la population.

Malgré ces quotas, entre 1999 et 2025, le nombre total de médecins de la région augmente de 1,03% par an (indice 130). Cette progression est toutefois contrastée selon les disciplines : +0,71% par an pour la médecine générale (indice 120) contre +1,33% / an pour les autres spécialités (indice 141).

Cette augmentation a en réalité bénéficié au secteur hospitalier du fait d’une baisse de l’attractivité de l’exercice libéral et d’un souhait sociologique des nouvelles générations de médecins de rechercher la sécurité du cadre salarié, à tout le moins en début de carrière. Un autre effet de cet accroissement de la démographie médicale hospitalière, notamment au sein des CHU, concerne le renforcement de surspécialités, faisant perdre de la compétence de prise en charge de patients dans une approche clinique transversale dans toutes les spécialités.

La démographie des spécialistes libéraux a donc connu une baisse notable sur le dernier quart de siècle, avec une disparité entre les différentes spécialités :

Par ailleurs, l’implantation des médecins fait ressortir une inégalité selon les territoires :

Une politique démographique qui n’a pas anticipé ni suivi les besoins populationnels

Pendant cette même période, la population de la Nouvelle-Aquitaine croît de 0,64% par an (indice 118 en 2025, base 100 en 1999). La population néo-aquitaine a non seulement augmenté depuis 1999, mais elle a également vieilli. En 2025, 32,6% de la population est âgée de 60 ans ou plus, contre 25% en 1999.

L’élément le plus notable est bien évidemment la progression exponentielle des maladies chroniques sur cette même période, dont l’origine tient à trois facteurs : d’abord à une progression de la durée de vie et une augmentation de la part des personnes âgées dans la pyramide des âges, ensuite à l’amélioration des méthodes de dépistage et enfin à l’évolution des modes de vie (sédentarité, alimentation, tabagisme, exposition facteurs environnementaux).

Maladies chroniques ou groupes de pathologies

Taux pour 100 000 habitants

Évolution du taux sur la période

1999

2025

Maladies cardio-neurovasculaires

~ 2 100

~ 3 850

+ 83,3 %

Tumeurs malignes (tous cancers)

~ 1 950

~ 3 500

+ 79,5 %

Diabète (types 1 et 2)

~ 1 800

~ 5 400

+ 200,0 %

Maladies psychiatriques chroniques

~ 1 100

~ 1 950

+ 77,3 %

Insuffisance respiratoire chronique grave

~ 500

~ 850

+ 70,0 %

Maladies neurologiques ou musculaires

~ 450

~ 920

+ 104,4 %

Affections hépatiques et digestives chroniques

~ 300

~ 550

+ 83,3 %

Maladies rénales chroniques graves

~ 120

~ 280

+ 133,3 %

Hémopathies graves / Déficits immunitaires

~ 110

~ 230

+ 109,1 %

Maladies inflammatoires et auto-immunes

~ 100

~ 210

+ 110,0 %

Obésité

~ 9 600

~ 18 100

+ 88,5 %

Globalement les affections de longue durée (ALD) atteignent en 2024 un indice de 187 par rapport à 2008, soit une progression trois fois plus élevée que celle des effectifs médicaux sur la période étudiée. La question n’est donc pas seulement celle du nombre de patients, mais également celle du nombre et de la complexité des prises en charge nécessaires pour chaque patient.

Les carences actuelles en termes d’accès aux soins sont donc en grande partie le fruit de ces politiques publiques centrées sur une réduction de l’offre (afin de réduire la dépense médicale) et non sur le besoin d’une population dont les caractéristiques épidémiologiques se dégradent. Le système est resté sur une médecine de l’aigu au lieu de basculer des organisations capables de faire face aux besoins de maladies chroniques.

Une charge de travail et une activité par médecin qui se transforment

Un autre déterminant de la capacité de l’offre médicale libérale à répondre à la demande populationnelle réside dans le temps de travail des médecins. Lié à un effet de changement de génération, plusieurs études (DRESS 2026, IGAS 2026) pointent une diminution du temps de travail des libéraux sur les vingt dernières années, mais d’autres enquêtes (URPS Médecins Libéraux Ile-de-France en 2022 et URPS Médecins Libéraux Grand-Est en 2025) évoquent des tendances différentes. Globalement toutes ces études s’accordent sur un temps de travail élevé avec une moyenne d’environ 50 heures par semaine. Cependant, sur ce volume travaillé, toutes les analyses confirment une augmentation de la part consacrée à l’administratif et aux tâches de coordination, au détriment du temps médical pur. En complément, sur la période 2015 – 2025, la durée moyenne de consultation augmente légèrement (+13%) en raison d’un accroissement de la complexité des consultations cliniques.

Tout ceci est cohérent avec la baisse du nombre d’actes par médecin observée pour les spécialités cliniques (généralistes -22 %, dermatologues -25 %, cardiologues -12 %). Malgré ces phénomènes contradictoires (diminution du temps médical et augmentation de la durée de consultation), la file active de patients par médecin est en légère progression. Face à la tension du système de soins, les médecins accueillent davantage de patients, notamment en dédiant des plages de soins non programmés.

De leur côté, les spécialités techniques ont disposé de leviers organisationnels et technologiques qui leur ont permis d’augmenter le nombre d’actes par médecin : pour exemple les ophtalmologues +15 % et les radiologues +13 %.

La nécessité de renforcer également la prévention primaire

L’évolution des caractéristiques populationnelles et la tension sur l’offre médicale disponible ne peuvent être abordés sans interroger l’absence d’une véritable politique de prévention en France (cf. le rapport de la Cour des Comptes de 2019). Une part importante de la pression exercée sur le système de soins est liée aux maladies chroniques, dont certains facteurs de risques sont évitables ou retardés par une action précoce sur les comportements de vie ou sur l’environnement.

La France consacre historiquement une part limitée de ses ressources à la prévention primaire. Selon l’OCDE, 0,27 % du PIB est consacré à la prévention, dont seulement 0,03 % aux programmes d’information, d’éducation et d’accompagnement, contre 0,06 % en moyenne dans les autres pays de l’OCDE. L’enjeu n’est évidemment pas de considérer que la prévention permettrait à elle seule de résoudre les difficultés d’accès aux soins. Mais agir d’un côté sur l’environnement et d’un autre sur les facteurs de risque peut contribuer à limiter, à long terme, la croissance des besoins de soins et la pression exercée sur le temps médical. Cependant, les effets des mesures de prévention s’inscrivent sur un temps long, ce qui ne correspond pas au temps politique, notamment si on s’en tient à la durée du mandat des ministres de la santé ces dernières années.

Pour aller plus en détail sur la démographie actuelle de l’ensemble des spécialités médicales par territoire, consultez l’Atlas de la démographie réalisé par le Conseil National de l’Ordre des Médecins.

Retrouvez les focus démographie médicale par département :

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