Docteure Caroline DE PAUW, sociologue, directrice de l’URPS Médecins Hauts-de-France, chercheuse associée au CLERSE (Centre d’Etudes et de Recherches en Sociologie et en Economie, Université de Lille, France).
Longtemps invisibilisée, la question des inégalités de santé entre femmes et hommes s’impose désormais dans le débat public.
Si les femmes vivent plus longtemps (85,6 ans contre 80 ans pour les hommes) (Source : INSEE, 2024), leur espérance de vie en bonne santé est proche des hommes et diminue plus vite (-2,8 ans depuis 2021 contre -2 ans pour les hommes).
Cette réalité interroge : pourquoi cette défaveur et comment agir sans tomber dans des réponses simplistes ?

Sexe et genre : deux notions distinctes
Le sexe renvoie aux caractéristiques biologiques, le genre aux rôles et normes sociales (Source : https://cihr-irsc.gc.ca/f/51310.html). Ces dimensions influencent la santé bien au-delà des organes reproducteurs. Réduire la médecine des femmes à la « médecine bikini » (Plan et Albagly, 2025) – centrée sur la gynécologie – est une erreur persistante. Les stéréotypes façonnent encore les diagnostics et les prises en soins : l’infarctus du myocarde, par exemple, reste associé à l’homme stressé, occultant des symptômes féminins spécifiques (épuisement, essoufflement, nausées) (pour en savoir plus, https://www.agirpourlecoeurdesfemmes.com/) avec une double perte de chances pour les femmes : au moment de la survenue où les femmes et leur entourage vont avoir tendance à moins vite repérer les symptômes, les femmes vont avoir tendance à les minimiser ; mais également à l’arrivée aux urgences où les soignants vont avoir tendance à davantage orienter les femmes vers des prises en charge orientées vers une gestion d’une supposée angoisse plutôt que sur la cardiologie. S’il existe bien des symptômes et risques spécifiques aux femmes, il y a bien une perte de chance liées aux stéréotypes partagés par les soignants, qu’ils soient hommes ou femmes.
« Cancer, diabète, obésité, douleur, asthme, arthrose, addiction, vieillissement… Les exemples de l’influence du sexe et du genre sur la santé sont nombreux et concernent quasiment tous les champs de la médecine » (INSERM, 2016) et Il est impossible ici d’être exhaustif. Ces quelques illustrations montrent cependant la nécessité de se préoccuper systématiquement de cette dimension de genre quand il s’agit de santé car ces codes influencent non seulement la description des symptômes, mais également notre rapport au corps et notre recours aux soins, y compris chez les soignants, d’où certaines errances voire erreurs diagnostiques, que ce soit pour les femmes, mais aussi pour les hommes…
Des stéréotypes qui pèsent sur la santé
Les représentations sociales influencent comportements et soins : injonction masculine à la virilité, rétention émotionnelle, prise de risque ; assignation féminine à la douceur, la réussite familiale, la minceur. Ces normes impactent la santé mentale, le recours aux soins et même les pratiques médicales. Et la féminisation des professions ne suffit pas car les stéréotypes sont partagés par tous les soignants, hommes et femmes.
Des vulnérabilités multiples
Il s’agit ici de parler de santé des femmes et non de soins des femmes. Au-delà du biologique, les déterminants sociaux aggravent les inégalités* : précarité (55 % des ménages pauvres sont féminins), emplois précaires (70 % des CDD), monoparentalité (82 % des familles), renoncement aux soins (64 % des cas). À cela s’ajoutent violences sexistes (373 000 victimes en 2022), pénibilité au travail sous-estimée, charge mentale, idéaux corporels irréalistes etc.
Ces pressions favorisent anxiété, dépression et conduites suicidaires pour les femmes en situation de vulnérabilité (+47 % d’hospitalisations pour gestes auto-infligés chez les 15-19 ans*).
Améliorer la santé des femmes est donc nécessairement un enjeu éthique de politiques publiques et institutionnelles pour réfléchir à une société aux organisations davantage bienveillantes pour concilier, par exemple, les vies professionnelle et domestique et contribuer à la réduction des injonctions normatives et de charge mentale qui incombent encore majoritairement aux femmes.

Vers une approche intersectionnelle
Les femmes ne forment pas un groupe homogène : migrantes (Azria, 2019), en situation de handicap (HCE, 2020), âgées (Plan et Albagly, 2025) ou sans domicile cumulent les défaveurs. Les biais implicites des soignants, souvent inconscients, alimentent des discriminations (ex. directives anticipées moins respectées chez les femmes). Former les professionnels à identifier ces biais est essentiel.
Rappelons que, hormis des exceptions qui doivent faire l’objet d’actions spécifiques, aucun(e) soignant(e) n’a des pratiques volontairement nuisibles pour les personnes qu’il(elle) soigne. Les stéréotypes sont très souvent inconscients et leurs effets sous-estimés par les acteur(rice)s du soin et de la santé.
Or, une consultation médicale, une relation de soins, sont des interactions sociales entre individus où chacun amène ses représentations et ses associations implicites qui peuvent amener un biais sur l’évaluation ou l’attitude et donc avoir un impact négatif sur la prise en soins (Domiciè et al., 2022) car les soignants présentent les mêmes biais que la population générale (Fitzgerald et al., 2017). Mais cet état de fait n’est pas immuable et chaque soignant peut ainsi avoir une posture réflexive sur sa pratique individuelle. Prendre conscience de ses stéréotypes est déjà un changement de pratique. Il est donc nécessaire que les soignants acceptent d’y réfléchir sans culpabilité pour évoluer.
Améliorer la santé des femmes n’est pas qu’une question médicale : c’est un projet de société.
Si les femmes françaises sont en situation de défaveur en matière d’inégalités sociales de santé, il est néanmoins important de rappeler la nécessité de garder une vigilance sur les acquis déjà obtenus, qui limitent malgré tout cet écart : accès à l’éducation obligatoire pour tous, droit de vote, droit à une autonomie financière, accès à une contraception et à l’avortement, etc. Ces acquis sont actuellement rediscutés, voire remis en cause, y compris dans des pays démocratiques pour lesquels ces droits semblaient acquis. Il y a donc une nécessité impérieuse, non seulement à continuer de poursuivre les avancées en matière de lutte contre les inégalités sociales de santé genrées tout en consolidant les acquis sans lesquels cette lutte est impossible.
Aujourd’hui, les femmes n’ont jamais autant été exposées à des facteurs exogènes qui les mettent en vulnérabilité : grossophobie, conciliation vie domestique / professionnelle et charge mentale, horaires atypiques, normes de féminité inatteignables etc.
Pour parvenir à une évolution favorable pour la santé des femmes, le changement sociétal doit nécessairement passer par une prise de conscience des professionnels de santé et du soin. L’amélioration de la santé des femmes est avant tout un projet de société devant tous nous mobiliser.
Caroline DE PAUW
* https://www.federationsolidarite.org/actualites/8-mars-journee-internationale-des-droits-des-femmes-les-femmes-premieres-touchees-par-la-pauvrete/
* Source : Suicide : mal-être croissant des jeunes femmes et fin de vie – Penser les conduites suicidaires aux prismes de l’âge et du genre – 6ème rapport / février 2025
Bibliographie :
AZRIA, Élie, 2019. Biais implicites et soins différenciés dans l’étude des inégalités sociales de santé entre migrants et non-migrants Entre piège épistémologique et hypothèse fertile. Revue française d’éthique appliquée, 2019/2 N° 8, p.8-11. DOI : 10.3917/rfeap.008.0008. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-d-ethique-appliquee-2019-2-page-8?lang=fr.
DOMINICÉ DAO, Melissa et BODENMANN, Patrick, 2022. Chapitre 1.8. Ce que l’autre peut susciter chez nous : préjugés, stéréotypes et discrimination dans la pratique clinique. In : BODENMANN, Patrick, JACKSON, Yves, VU, Francis et WOLFF, Hans, Vulnérabilités, diversités et équité en santé. Genève : Médecine & Hygiène. Hors collection, p.95-101. DOI : 10.3917/mh.boden.2022.01.0095. URL : https://stm.cairn.info/vulnerabilites-diversites-et-equite-en-sante–9782880495121-page-95?lang=fr.
HCE 2020, « Prendre en compte le sexe et le genre pour mieux soigner : un enjeu de santé publique –Rapport no 2020-11-04 », HCE, Santé 45, voté le 4 novembre 2020.
INSERM, 2016, https://www.inserm.fr/dossier/genre-et-sante/, publié le 14 août 2017.
PLAN, Odile et ALBAGLY, Maité, 2025. Un constat : l’invisibilité des femmes âgées. Gérontologie et société, 2025/2 vol. 47/n° 177, p.97-106. DOI : 10.3917/gs1.177.0097. URL : https://shs-cairn-info.ressources-electroniques.univ-lille.fr/revue-gerontologie-et-societe-2025-2-page-97?lang=fr.